Laissez-nous la nuit

C’est sûr. On est en France, en 2017, pas de quoi s’inquiéter.

Que du contraire.

Parce que la Justice ne trouve ni bordereau ni trace du paiement d’une amende de trente mille euros, Max Nedelec est écroué en prison,  un clément matin de printemps.

Son avocat opte pour la mauvaise méthode de défense – « . La justice n’aime pas être mise face à ses erreurs, croyez-en mon expérience. » –  aggravant de la sorte son cas, sa peine.

Max Nedelec, c’est vous, c’est nous.

Et c’est avec son regard, le nôtre, que va se dévoiler, sous la plume maîtrisée, belle, percutante de la primoromancière, la vision cauchemardesque d’un monde sale, sombre,  ignoble par bien des aspects de violence, corruption, non-droit…

La relation en est terrifiante.

« Les mots mentent ici, ils cachent, trahissent et dans ce cas précis, se rient de nous. Il n’y a aucune flânerie ici, encore moins de promenade. Se promener, ici, c’est s’exposer. Prendre le risque d’être repéré, envisagé, approché, sollicité, dans un premier temps. Frappé, humilié, racketté, tué dans un second. »

L’enfer recèle,  paradoxalement,  de belles personnes.  Max est amené à côtoyer Françoise Rozier, la doctoresse de la prison, Nicolae Vladistov, l’aumônier et, par la force des choses,   Marcos Ferreira,  son codétenu, quinquagénaire portugais, L’homme est rustre, malade. Il est touchant. Bouleversant.

Et c’est dans cette relation, cette pépite  d’humanité incongrue,  inattendue, que va se révéler la bienfaisance de ce roman. Celle qui allumera une lueur d’espoir en vos  esprits  bouleversés.

Le récit d’une  impitoyable, inéluctable mutation psychologique

Une lecture dont vous ne sortirez pas indemnes.. Vous l’aurez compris

Apolline Elter

 Laissez-nous la nuit, Pauline Claviere, roman, Ed. Grasset,  janvier 2020,  624 pp

Billet de faveur

AE : Max Nedelec est pure victime de l’arbitraire de la Justice.  Chacun de nous pourrait se trouver à sa place. C’est ce qui rend la relation encore plus terrifiante. Vous êtes-vous inspirée d’une histoire vraie ? 

Pauline Claviere : Absolument. J’ai eu vent de l’incarcération de Max à l’occasion d’une discussion. J’ai voulu en savoir plus. Comprendre. Je le connaissais mal mais cette chute m’a tout de suite donné le vertige. Un père de famille, a priori sans histoire, à vrai dire assez ordinaire…Tout cela me paraissait fou, déraisonnable. J’ai décidé de lui écrire. S’en est suivie une correspondance, puis des entretiens, nombreux, une fois sorti de prison. Bien sûr la fiction est omniprésente mais concernant les conditions de détention, les rouages, le rapport à la justice et les difficultés rencontrées une fois piégé, les faits sont là, indéniablement et connus des instances en charge du sort de ces prisonniers. Ce déni-là, l’indignité avec laquelle on les traite a achevé de me convaincre que cette histoire était celle que je devais raconter. 

AE : on sort bouleversé de la lecture de cette nuit carcérale.  Sa rédaction doit imprimer en vous des traces indélébiles :

Pauline Claviere :En effet, c’est une expérience dont je n’avais pas bien mesuré au départ les répercussions. Les stigmates, la souffrance de mes personnages ont peu à peu traversé l’écran de mon ordinateur et m’ont donné du fil à retordre. Entrer en prison, même par l’esprit, l’écriture ou la lecture est toujours une épreuve singulière. Je ne me suis pas posé de questions, j’ai foncé, voulu tout voir, tout savoir et raconter leurs histoires. Pour cela, j’ai dû partager leurs douleurs, l’insoutenable injustice, le désespoir, souvent. Très vite néanmoins, j’ai su qu’ils seraient une force nouvelle. Comme une porte que l’on ouvre et derrière laquelle on découvrirait des ressources inattendues, l’existence d’un dépassement qui séjournait là, dans ce coin sombre du monde. C’est cette forme de transcendance, qui existe chez chacun des personnages, qui m’a permis de tenir et au-delà d’apprendre, de mûrir ma réflexion et mon engagement vis à vis d’eux. J’ai eu envie de dire cela : l’humanité nous surprend aussi, là où on ne l’attend pas. Elle se niche dans les coins les plus reculés de notre société. C’est même dans ces cas-là que son pouvoir fait des miracles. Et dans cette histoire, il en est quelques-uns qui aujourd’hui font partie de moi. 

AE : Max Nedelec est emprisonné sous un prétexte de bordereau-fantôme ; Alfred Dreyfus  est envoyé au bagne, pour un bordereau falsifié. La grande histoire de l’implacable arbitraire de la Justice se reproduit..

Pauline Claviere  C’est juste. En tant qu’ancienne étudiante en Sciences Politique, j’ai appris le droit et je dois dire que très tôt, je me suis sentie submergée. La justice est un monde en soi. Tout à fait opaque pour la plupart des citoyens que nous sommes. Ses codes, ses mots, ses usages sont bien hermétiques et l’incompréhension, l’exclusion de son discours est une violence supplémentaire pour celui qui est jugé. C’est aussi ce que j’ai tenté de montrer avec le passage du procès de Max et aussi de Logan. Nombreux sont les détenus mal armés culturellement pour se défendre, voire bien souvent illettrés. Quand à cela s’ajoute l’arbitraire d’une procédure mal engagée, viciée, ou bien encore la perte d’un document, Kafka n’est plus très loin. La folie s’empare du système, il faut absolument retrouver ce document, pas d’autres options. Imaginez que vous soyez, comme Max, déjà en détention, empêché physiquement de prouver votre innocence. Il vous faut déléguer et là aussi, choisir le bon avocat, celui qui saura vous défendre et adopter la bonne stratégie. Vous êtes totalement dépendant des autres une fois enfermé et c’est cela qui saute tout de suite à la gorge, cette impossibilité de se défendre, une fois dedans. Je crois que la Justice est une institution au dessus des Hommes faites par des Hommes. Vous voyez le problème ? La culpabilité se négocie, les faits aussi et donc la sanction qui s’ensuit. Bien entendu, certaines affaires mettent encore plus en évidence cette notion d’arbitraire, celle de Max en est une illustration terriblement ordinaire.

 AE : Comment survivre à cette atmosphère ?

Pauline Claviere:  C’est bien là la question qui m’a habitée tout au long de l’écriture du roman ou plutôt : comment conserver son humanité quand, tout autour, en est dépourvu?

Vous avez raison il s’agit bien de transformations, multiples, diverses auxquels nous assistons. J’aime assez parler d’exposition à des radiations carcérales et par conséquent de modification du génome du détenu . L’être qui se retrouve plongé dans cet univers en porte très vite, les stigmates (d’autant plus nombreux que l’exposition à ces radiations est prolongée). C’est ce qui explique selon moi, leurs tocs, leurs manies et autres obsessions. Leur humanité réside en ces « anormalités », ce non conformisme à la soumission. Là où le corps se rebiffe, rejette son sort. L’humain est là selon moi, dans ces manifestations tout à la fois belles et bizarres. 

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