Une joie féroce

C’est un des romans les plus attendus de la rentrée littéraire.

A juste titre car il est porteur de vie,  d’amour, d’humour  et d’émotion et exploite magistralement la puissance de la solidarité féminine.

L’annonce de son cancer (du sein) frappe Jeanne Hervineau, la narratrice, aimable et paisible  libraire, telle  une déclaration de guerre.

Son couple, fissuré par la mort de leur enfant de sept ans ne résiste pas à cette nouvelle épreuve: Matt, son mari,  déclare forfait.

Alors, et au hasard de sa première séance de chimio, elle fait la connaissance de Brigitte, une Bretonne, tonique, drôle, généreuse  qui cultive cancer, « chauvitude », et métaphore marine,

Introduite  dans le « gang » des amies de Brigitte, Jeanne rencontre Assia et Mélody, découvrant, ce faisant,  un monde nouveau, mâtiné de codes inédits. Des codes induits par la maladie mais surtout une saisissante force de vie. Elles fomentent dès lors un projet parfaitement saugrenu…..

« Sur mon carnet bleu j’ai écrit: «C’est l’histoire  de quatre femmes. Elles se sont aventurées au plus loin. [jusqu’à plus obscur, au plus dangereux, au plus dément. Ensemble. elles ont détruit le pavillon des cancéreux pour élever une joyeuse citadelle»

L’enchaînement des répliques et des faits confère au récit une tension dramatique imparable : il se fait tour à tour drôle, poignant, cinglant,  loufoque et embarque le quatuor de Brigitte, Assia, Mélody et Jeanne dans une aventure hautement incongrue

A découvrir absolument

Apolline Elter

Une joie féroce, Sorj Chalandon, roman, Ed. Grasset, août 2019,  320 pp

Billet de faveur

AE : Vous nous avez habitué, Sorj Chalandon, à des romans plus « virils » ;  vous vous placez, cette fois, dans la peau et le corps – malmené – d’une femme. Il faut une fameuse dose d’imagination pour le faire. Pourquoi vous être imposé cet exercice ?

Sorj  Chalandon : Tellement « virils » d’ailleurs que dans mes romans, les femmes avaient souvent un rôle effacé ou une place dans l’ombre, souvenir probable d’une mère sans force. En fait, je ne me suis pas « imposé cet exercice », il s’est imposé à moi.

En janvier 2018, ma femme est diagnostiquée : Cancer du sein. « Je suis en guerre », me dit-elle. Et je décide de l’accompagner dans cette bataille. En étant présent tout au long de sa maladie, d’abord, en écrivant l’histoire de Jeanne, ensuite.

Mais toujours, dans mes romans, je me suis posé la question de la légitimité. J’avais envisagé d’employer la troisième personne du singulier pour parler de Jeanne, mais lorsque j’ai été touché à mon tour par le cancer – détecté 11 jours après ma femme – je me suis décidé pour le « je ».

J’aurais pu écrire un roman sur mon cancer de garçon, mais j’ai trouvé que cela n’avait aucun intérêt, justement parce qu’il touchait aux vielles antiennes sur la virilité et autres balivernes. Le cancer de Jeanne, cancer de femme, me permettait de tenir le mien à distance sans rien perdre de l’effroi ou de l’envie de combattre. Et m’autorisait enfin à mettre les femmes en pleine lumière.

AE : Le quatuor-vedette de cette fiction se fédère autour de la maladie mais surtout autour d’un projet commun, généreux,  d’une aventure parfaitement incongrue.   Une générosité qui se révèle un puissant adjuvant du combat contre le cancer : 

Sorj Chalandon : Cette « avnture incongrue », le braquage d’une bijouterie par une fausse princesse arabe et ses copines,  n’est rien d’autre qu’une métaphore de la métamorphose opérée par la maladie. Le mal transforme les gens, les pousse à changer de priorité, d’urgence, de buts à atteindre. J’ai choisi des femmes « normales » qui allaient prendre un chemin différent parce qu’elles n’avaient plus rien à perdre.

Il y a trois semaine, à Paris – et la presse s’en est emparée – une fausse princesse arabe a braqué une bijouterie, remplaçant les diamants par des bouillon cubes de soupe ou de sauce. Jamais je n’aurais osé. La réalité rappelle qu’elle est plus folle encore que la fiction.

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