Trésor national

Difficile d’exister quand on est la fille d’Esra Zaman, star de la scène turque, diva nationale des planches, films classiques et grand public

Tragique de perdre son père –  Ishak – reporter, assassiné, à  l’aube des années ’70,  de façon non élucidée.

« Papa est mort et je ne te le pardonnerai jamais. »

C’est pour cela que Hülya quitte Istanbul pour Paris, à l’âge de seize ans, décidée à rompre avec sa mère, se fondre dans cette France que son père aimait et y confondre son identité.

   » (….) je préférais les armoires normandes aux valises qui restaient éternellement ouvertes »

Mais ce parapet mental, solidement élaboré, familialement structuré, se fissure lorsque la narratrice reçoit un appel de sa mère qui lui annonce son proche décès.

Soucieuse d’orchestrer ses obsèques, la comédienne demande à sa fille unique de rédiger un texte d’hommage qui s’insèrera dans la cérémonie grandiose, méticuleusement programmée de son Adieu à la vie.

Plus décidée à régler ses comptes qu’à rédiger une improbable hagiographie, Hülya lui adresse alors une sorte de longue lettre tandis qu’elle voit jaillir du sac des souvenirs transmis par sa mère, l’Istanbul de son enfance, les putschs, événements, publics et intimes, parfums, … qui ont façonné sa jeunesse, la carrière d’Esra, les amours et amitiés de cette dernière.

D’une puissance narrative – et émotionnelle –  remarquable, le roman déploie également une riche palette thématique. Exil, identité, amitié, rivalité, trahison, amour, transmission, affranchissement, avènement du féminisme turc, rapport de la scène à la réalité, à la vie, évolution de la société et de la ville d’Istanbul, ..  sont tant de thèmes traités avec une acuité d’autant plus pénétrante que leur relation est sobre, factuelle.

Un coup de coeur certifié de cette rentrée de janvier

Trésor national, Sedef Ecer, roman, Ed. JC Lattès, janvier 2021, 360 pp

Apolline Elter

Billet de faveur

AE : Sedef Ecer,  bien que fictionnel le texte semble traduire  tant de  sentiments, de sensations vécues.  La protagoniste a votre âge. Quelle est sa part autobiographique ?

Sedef Ecer : Oui effectivement comme c’est un roman qui décrit le passé, j’avais envie que la narratrice soit exactement de la même génération que moi : pour plus de vérité, je voulais être sûre des images, des musiques, des pubs, des paysages qui l’avaient construite, qui avaient marqué son imaginaire. Comme Hülya du roman, j’ai grandi également sur les plateaux de théâtre et de cinéma et donc je pouvais en parler avec des sensations vécues. Puis, il y a son adolescence : j’ai eu comme elle la chance de connaître beaucoup d’artistes et intellectuels turcs, je les ai vus composer avec les putschs, les difficultés de la vie politique, artistique, économique d’Istanbul de ces années-là. J’ai aussi connu beaucoup d’actrices de cette génération, turques et françaises, des stars également, donc je connais de l’intérieur le travail théâtral et cinématographique, les craintes qu’on peut avoir lorsqu’on est très connu, et enfin, l’arrivée de ce personnage en France dans les années 80, (bien que je me sois installée plus tard qu’elle, à vingt ans), l’impression qu’elle pouvait avoir de son pays d’accueil, la vie qu’elle s’y est construite, l’homme qu’elle aime, sa famille (même si je n’ai pas de fille mais deux fils), son travail, ses peurs, oui, toute cette partie de sa vie ressemble aussi à la mienne.

AE : c’est votre premier roman, écrit en français :  une façon de mettre à distance, en perspective votre culture turque ?  De l’intégrer à votre identité française. ?

Sedef Ecer: C’est mon premier roman en français mais il est loin d’être mon premier texte dans cette langue : j’ai écrit une trentaine de fictions qui ont été mis en scène, en ondes, en lecture des dizaines de fois et qui ont été traduits depuis le français. Donc pour la dramaturgie, disons l’architecture, la construction des personnages et des situations, je n’étais pas très inquiète (bien sûr on est toujours dans le doute mais après tout, c’est mon métier…) En revanche pour la langue, j’avais très peur. J’avais peur de ne pas pouvoir trouver un ton juste, un style personnel, ne pas tenir le fil, la musicalité du français. Un roman est un objet terminé contrairement à une pièce de théâtre qui a besoin d’une troupe pour devenir un spectacle ou un scénario qui ne peut pas donner un film sans une équipe. Quant au passage de mon écriture au français, il s’était fait naturellement il y a déjà longtemps. Comme je vis en France depuis des décennies, un jour, j’ai ressenti vraiment le besoin de le tenter. J’ai commencé à écrire des paroles pour une amie chanteuse, puis un texte pour une troupe, et petit à petit je suis devenue une dramaturge francophone comme Hülya qui est devenue Julya…

 

 

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