Oserais-je l’avouer: la peintre Yvonne Jean-Haffen(1895-1993) était inconnue de mon régiment culturel: si l’on ajoute qu’elle fut également décoratrice – de luxe – céramiste et graveuse sur pierre, bois et linoléum et qu’une exposition lui est actuellement consacrée en sa maison-musée de Dinan (Bretagne), mon sentiment de honte devient insoutenable.
Heureusement, Geneviève Haroche-Bouzinac, professeure émérite à l’Université d’Orléans, spécialiste de la correspondance – elle dirige notamment la « Revue Epistolaire » et biographe – et on lui doit … notamment les biographies de Marie de Sévigné et de Louise de Vilmorin – pallie cette inculture et profile avec rigueur et précision la longue vie d’une artiste protéiforme, sa dualité amoureuse aussi complexe que bénéfique.
Née à Paris le 27 octobre 1895 au sein d’une famille aisée, Yvonne Haffen conquiert sans trop de heurts sa liberté artistique et de vie. Elle épouse, à vingt-quatre ans – le 14 février 1920 – un tendre correspondant, Edouard Jean, trente-trois ans, brillant polytechnicien, héros de guerre de surcroît.
Edouard encourage le talent de sa jeune épouse et, partant, sa rencontre de voisinage avec Mathurin Méheut, surnommé « peintre de la Marine » marié à Marguerite Rouja. Si les deux couples sont amis, Yvonne et Mathurin deviennent amants, sous les regards secrètement compréhensif d’Edouard, ouvertement offensé de Marguerite.
Les amants engagent une correspondance amoureuse, artistiquement illustrée, habilement codée -susceptible d’être lue par Edouard – ce seront les fameuses « lettres ornées »: on les estime à quelque quatorze cents en trente ans et les missives ont fait, pour certaines, l’objet d’une publication sur laquelle nous reviendrons.
Leur collaboration professionnelle sera profitable à tous deux, dépassant la relation initiale de maître à élève, même s’ils ne partagent pas équitablement la lumière. Elle conforte Yvonne dans l’amour de la Bretagne, lui permet la réalisation d’oeuvres grandioses telles les fresques de décoration intérieure des paquebots Paul Doumer (1934) et Ile-de France (1947)
L’acquisition par le couple, en 1937, de « La Grande Vigne », résidence de vacances bretonne (Dinan) consacre son ancrage dans la région; Yvonne Jean-Haffen la léguera quelque cinquante années plus tard à la municipalité, avec charge d’en faire un musée dévolu à son oeuvre, écrin de l’exposition actuelle* et d’un échantillon des quelque cinq mille réalisations de l’artiste.
Yvonne Jean-Haffen décède à 98 ans, le 24 novembre 1993.
La biographie précise, rigoureuse et singulièrement vivante que l’essayiste nous propose lui restitue pleine et juste lumière.
Apolline Elter
Yvonne Jean-Haffen, De l’ombre à la lumière, Geneviève Haroche-Bouzinac, biographie, Ed. Flammarion, mars 2026, 380 pp
Billet de faveur
AE: Les relations entre Mathurin Méheut et Yvonne Jean-Haffen étaient imprégnées d’amour et d’estime mais donnent tout de même l’impression que le maître a exploité les talents de son élève, n’a pas partagé équitablement sa lumière :
Geneviève Haroche- Bouzinac :La relation entre les deux artistes était baignée « d’art et d’amour » pour reprendre la formule du sculpteur Bourdelle. Les deux semblaient indissociables. Mathurin tenait Yvonne sous une forme d’emprise affective : elle l’admirait et en retour se sentait valorisée par son attention. L’ayant formée au style de peinture qui était le sien, Mathurin n’hésitait pas à utiliser les travaux de celle qui se considérait comme son élève. Tout d’abord, des mises en place, des esquisses préparatoires, puis des peintures plus abouties, jusqu’à des détails. Il ne s’en cachait pas puisqu’il la représente au travail devant des œuvres qu’il a plus tard signées. Cette pratique ne simplifie par les réponses aux questions d’authentification.
AE Quel est le point de départ de vos recherches biographiques ? Est-ce par le biais de sa correspondance avec Mathurin Méheut que vous vous êtes intéressée à Yvonne Jean-Haffen ?
Geneviève Haroche- Bouzinac :OUI, la correspondance, les « lettres ornées » ont attiré mon attention, puis les écrits autobiographiques de la plume d’Yvonne m’ont fait comprendre que l’apparente harmonie dissimulait des secrets. J’ai effectué un va-et-vient entre les textes et les images. Puis, j’ai découvert l’étonnante richesse de la production artistique de la jeune femme, son aptitude à employer plusieurs techniques : la gravure sur bois et sur linoleum, l’usage des pastels, la peinture à la gouache et à la caséine, le modelage et la mise en peinture des céramiques, les impressions au batik.
AE Cette biographie trace également le portrait en creux d’ Edouard Jean, un homme admirable – loyal, aimant et élégant
Geneviève Haroche- Bouzinac :Vous avez raison d’attirer l’attention sur l’époux d’Yvonne Jean-Haffen, Edouard Jean, un homme admirable et discret. Cet orphelin, polytechnicien, grand serviteur de l’Etat, est un héros de la guerre de 14, puis de la « drôle de guerre ». Il reçoit deux fois la Croix de guerre. Très jeune, il s’est passionné pour les arts et a fréquenté les ateliers. Il favorise l’épanouissement du talent d’Yvonne. Les premières années du jeune couple sont très heureuses. Sans doute Edouard souffre-t-il profondément de la relation de son épouse avec Meheut, mais il choisit le silence plutôt que de risquer de perdre celle qu’il aime. Yvonne lui est tendrement attachée. Sa gratitude pour le soutien qu’il lui apporte est immense.
Prendre le parti de la dignité plutôt que celui des soupçons et de la colère, telle a été la décision d’Edouard. Leur vie durant, les époux demeureront proches. Face à l’absence de scrupules de Mathurin, la silhouette d’Edouard apparaît auréolée d’une certaine noblesse.

