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Spécimen

12 août 2026

C’est un roman dérangeant,  inconfortable, qui ne ménage pas le lecteur, encore moins son auteure.

Confiant Lucas, son bambin unique et chéri à (Car)Mina Costa, gardienne hautement recommandable, la narratrice se voit bientôt confier en retour un secret des plus troublants:  Mina a un fils – elle ne l’avait pas mentionné – Rafaël, lequel est recherché par la justice pour motif de pédocriminalité. Il a consigné ses troubles dans un carnet que Mina lui demande de lire pour l’assister juridiquement, tandis qu’elle est convoquée au commissariat de police de Marseille en ce mois de mars 2023.

Le spectre de Chanson douce (Leïla Slimani, Ed. Gallimard – Prix Goncourt 2019) se profile en même temps que celui du risque de confier des enfants à  Mina.

   « Rafaël s’est logé dans ma tête comme un ver dans un fruit »

   Véritablement minée par cette histoire qui ravive en elle un autre spectre, celui de son amitié d’enfance avec Laura, inopinément interrompue, la romancière – mais oui, c’est le métier de la narratrice- se lance dans une série d’investigations, aux fins d’aider Mina et de cerner le sujet tabou de la pédocriminalité enfantine. Elle rencontre, pour ce faire, le docteur Walter Albardier – personnage existant réellement- spécialiste de ces déviances qui lui révèle l’énorme proportion d’actes pédophiles perpétrés sur des mineurs par d’autres mineurs.

La relation du procès qui s’ensuit est un chef d’oeuvre de plaidoiries, de narration,  d’observation psychologique, sociologique, bousculant le lecteur et le conviant presque de force à se forger sa propre opinion.

Et à  se demander si Rafaël est vraiment un monstre, spécimen révélé d’une engeance existante, celle de très jeunes pédocriminels?

« De toute façon, malgré les heures d’écoutes et tout le reste, Rafael restera pour la plupart une énigme. Car, selon elle, ce que l’on voit en lui dépend davantage de qui l’on est que de qui il est. »

La lecture qu’en opère Mélanie Doutey, de sa voix grave et limpide est également chef-d’oeuvre de justesse.

Le roman sera porté à l’écran.

A Elter

  Spécimen, Pauline Clavière, roman, Ed. Grasset,  mars 2026, Ed. Lizzie, juillet 2026, texte intégral lu par Mélanie Doutey, durée d’écoute 6 h 44 min.

Billet de ferveur

AE : ce qui me paraît éminemment troublant, dans le portrait très énigmatique de Rafaël Costa, c’est de cerner la frontière entre la tendresse et la déviance. Elle ne semble  pas étanche et se cristallise dans sa relation avec Madeleine, cette petite fille que Rafaël semble aimer d’un sentiment pur et qui risque d’être plus abimée par le procès, la violente protection parentale que par les faits reprochés au très jeune adulte, voire adolescent.

Pauline Clavière : En effet, ce qui m’a tout de suite intéressé était d’approcher au plus près la complexité, l’ambiguïté, de ce que pouvait ressentir Rafael. J’ai réalisé que ce qu’il ressentait , était intrinsèquement lié à ce que les autres projetaient sur lui. Le regard d’autrui accompagne en permanence ses pensées, déviantes ou non. Cette question de la co-construction de sa déviance hante le livre. Car la société le juge bien sûr, mais elle est aussi, pour une part, à l’origine de cette déviance comme le démontre l’avocate durant le procès. Ce qui fait de Rafael un spécimen de l’espèce . Terme qui peut recouvrir deux définitions aux opposés. Soit, un marginal, un « cas social » ou au contraire « un individu représentatif de son espèce ». C’est cette possibilité que le roman interroge. Vous avez tout à fait raison, Madeleine en est la cristallisation. Il est sincère vis à vis d’elle . Sans que nous sachions si cette sincérité est entachée ou non de l’intention qu’on lui prête. Tout cela n’est jamais parfaitement clair et c’est précisément ce qui m’a obsédée dans l’écriture du livre. 

J’ai voulu partager avec le lecteur cette immersion troublante. Lui proposer que nous fassions cela ensemble. Que chacun, entre dans le livre avec son histoire et s’y glisse selon sa sensibilité, son éducation, sa morale. Comme un laboratoire, une sorte de mise à l’épreuve de notre humanité. Le livre, lui même, est une co-construction. 

 

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