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Le soleil se lève deux fois

24 octobre 2026

Tandis que se profilent les semaines des grands prix littéraires, abordons celui qui, par tradition et surtout conviction- le jury en est hautement pertinent-  ouvre la saison du Pavillon, à savoir la Bourse de la Découverte attribuée par la Fondation Prince Pierre de Monaco.

Elle fut attribuée, le 13 octobre dernier, à la journaliste et écrivaine tangéroise Soundouss Chraïbi pour un premier roman tout simplement fabuleux.

Accourue au chevet de sa grand-mère, mourante,  Mama Abla, la narratrice, Layal,  comprend que le décès marquera un point de rupture dans sa trajectoire de vie, concrétisé par la vente potentielle de la maison familiale.

‘Nous sommes trois à son chevet. Nous veillons sur elle, Faïza, Malak et moi, car c’est ce que font les filles qui aiment leur mère. »

Faïza est la mère de la narratrice, Malak, sa tante. A ces deux femmes s’ajoute Rim, une jeune infirmière discrète, mature et bienveillante.

S’imposant un total confinement à travers les pièces de la maison – qui se feront les en-têtes des chapitres successifs et antres des révélations- Layal peint le portrait d’une femme de caractère et d’ambition sociale. Ame de la maison qui appartient à son mari, Mama Abla se déploie en mondanités, quatre après-midis par an, en organisant des aâchiya,  qui réunissent toutes les femmes de son entourage, amies et même ennemies.

Et la vieille femme d’improviser une dernière aâchiya, sorte de baroud d’honneur, dès l’annonce de sa fin de vie.

En arrière-plan, Driss, le grand-père, réduit à un rôle de « pensionnaire » et une fonction de financement.

S’interrogeant sur l’emprise conjointe, indissociable de la maison tangéroise et de Mama Abla,  sur leurs destins respectifs mais aussi sur le lien gémellaire qui unit sa mère et sa tante – dont elle se sent exclue – la narratrice convoque le lecteur dans un « huis-clos féminin » envoûtant, constitué d’amour, de non-dits et de sentiments complexes, finement décortiqués, décrits,  étudiés. D’une acuité d’introspection confondante. Lucide et tendre à la fois.

Ajouté à cela, une écriture maîtresse en l’art de conter, une structure, une tension narrative imparables et le dévoilement progressif d’un très lourd secret, on comprend que le roman est un bijou de lecture.

Je vous la recommande vivement.

Apolline Elter

Le soleil se lève deux fois, Soundouss Chraïbi, roman, Ed. Gallimard / L’Arbalète,  février 2026,  256 pp

Billet de faveur

AE « Grandir chez Mama Abla, c’est apprendre très tôt que les hommes, même lorsqu’ils sont présents, sont inutiles, donc tout à fait dispensables » observe Layal, la narratrice, et de fait, les hommes, Driss, Yassir et Karim sont relégués à l’arrière-plan, aux rôles pâles de figurants. Ils sont pourtant ouverts et tolérants vis-à-vis de leurs épouses respectives. Pourquoi ce traitement de défaveur ?

 Soundouss Chraïbi Ce n’est pas tant un traitement de défaveur, qu’un parti pris que j’assume pleinement. Les personnages féminins sont au centre de ce roman et les personnages masculins sont effectivement davantage en périphérie. En écrivant ce roman, j’ai souhaité manier des personnages féminins, faire de la place à leurs complexités et leurs contradictions, et interroger ce qui se joue dans l’intimité des relations de femmes d’une même famille. Cela reste un point de vue, que Layal, la narratrice, finit elle-même par remettre en question lorsqu’elle réalise qu’elle a su faire de la place pour l’histoire de sa grand-mère, mais pas pour celle de son grand-père. 

AE : Relativement absente aussi est la ville de Tanger dont la maison semble prendre toute laplace. C’est votre ville natale, si je ne m’abuse. La maison est-elle inspirée de celle de votrefamille ? Où se situe-t-elle puisque ce n’est pas en bord de mer ?

Soundouss Chraïbi: La ville est effectivement absente, car le véritable décor du roman est la maison, d’où le dispositif du huis-clos. Ce roman est une fiction, avec des personnages et une intrigue qui ont été travaillés comme tels mais j’ai aimé convoquer les souvenirs de la maison de ma grand-mère tout au long de l’écriture, et justement, de les transposer dans un cadre romanesque. Ça a été une façon de revisiter cet endroit qui a beaucoup compté pour moi, et d’une certaine manière, de le préserver en l’écrivant. 

AE : L’âme d’une maison est souvent une femme – Mama Abla illustre totalement le concept – c’est également sa cuisine, les recettes qui se transmettent à travers les générations. D’oùl’urgence pour Layal de consigner par écrit les recettes de sa grand-mère :

Soundouss Chraïbi Oui, les recettes sont un exemple parmi d’autres. Après la mort de sa grand-mère et lorsqu’elle réalise que la maison va peut-être disparaître, Layal se lance dans une espèce de consignation et d’archivage frénétique de tout ce qui constitue la mémoire et l’héritage de cette femme. Cela va de l’intérieur de ses armoires à ses recettes de cuisine, mais aussi l’agencement de sa maison, ses meubles, le contenu de ses pièces… Une façon de tenter de retenir, par l’écriture, ce qui s’apprête inéluctablement à disparaître. 

 

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