Enfant de salaud

« Pourquoi es-tu devenu un traître, papa ? » 

La question est essentielle, douloureuse, existentielle.

De ce père,  mythomane, cruel, fou  …dont il  a brossé un portrait percutant dans Profession du père (Ed. Grasset, 2015,) Sorj Chalandon nous livre une tranche de vie occulte. Peu glorieuse. Celle des années de guerre, que l’ »ex-ami » de Charles de Gaulle avait travesties en faits de résistance….

Pure mystification.

S’il est dur pour un fils de voir se fracasser l’image d’un père  –  plus saltimbanque des circonstances que vrai salaud  –  il est insupportable de le voir continuer à nier la vérité quand vient le moment de la confrontation.

Et celle-ci pourrait bien saisir l’occasion du procès de Klaus Barbie, en mai et juin 1987,  auquel père et fils  assistent de concert,  pour faire éclater au grand jour, les égarements d’un jeune homme dilettante, déserteur de l’armée française, parvenu à sauver sa peau au gré de changements de camps

«  Il n’avait pas payé et je lui en voulais. Payer, ce n’était pas connaître la prison, mais devoir se regarder en face. Et me dire la vérité. Il a comparu devant des juges, pas devant son fils. Face à eux, il a hurlé à l’injustice. Face à moi, il a maquillé la réalité. Comme s’il n’avait rien compris, rien regretté jamais. « 

Dépêché en tant que journaliste au procès de l’ancien chef de la Gestapo de Lyon  responsable de nombreuses déportations dont celle des enfants juifs hébergés à Izieu,  le jeune Sorj réalise la fascination qu’exerce encore  le cynique personnage sur l’ancienne recrue de la division Charlemagne.

Alternant narration et adresses directes à ce père décédé en 2014, l’écrivain nous en dresse un portrait complexe, attachant dans sa tentative d’affranchissement.

Il nous en livre le dossier de guerre – procès, incarcération – obtenu par l’intervention efficace d’un ami  – pitoyable contrepoint de témoignages dignes, courageux, insoutenables venus nourrir le procès de  l’officier monstrueux.

« Tu restais une question et ta guerre était une folie. Elle ne me permettait ni de te comprendre ni de te pardonner »

Un récit poignant, intègre,  qui sert avec humilité un vital  devoir de mémoire.

Apolline Elter

Enfant de salaud, Sorj CHALANDON, récit, Ed. Grasset, août 2021, 336 pp

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