C’était ça ou mourir

3 octobre 2026

 » Je ne suis pas un héros. Ni une victime. Ni un chiffre. Je suis un homme avec un nom, une histoire, une douleur et un rire.

Je suis Jonas Dorléon et je suis vivant. Pour l’instant. C’est déjà beaucoup. Je suis Jonas Dorléon et j’ai fui un pays où je n’avais plus de place pour arriver dans un pays où personne ne m’attendait » 

Je vous sens frémir et vibrer à la lecture de ces sentences toutes simples, dont la sobriété comprime un récit, bouleversant, vous vous en doutez.

Un roman bâti, pour partie, sur l’exil de Thélyson Orélien, Haïtien de naissance, vers le Canada, après le séïsme qui ravage Haïti,  en 2010 – il a alors 23 ans –  et pour autre et majeure partie sur celui, fictif, de Jonas Dorléon, 29 ans, en 2023,  professeur d’histoire et géographie, échappé, rescapé de la violence des gangs.

Publié en mars dernier aux Editions Boréal (Québec) le roman a été racheté, traduit par de nombreuses maisons d’édition, a ravi quelques prix et d’innombrables lecteurs

Il figurait dans la sélection des principaux prix littéraires d’automne, dont la prestigieuse Bourse Découverte de la Fondation Prince Pierre de Monaco qui sera attribuée ce mardi 13 octobre.  C’est dire comme il faisait le « buzz »,  à… juste titre; l’accusation est alors « tombée » d’une écriture composée majoritairement par l’IA.

Une chasse aux sorcières?

Je ne sais et me confine, dans un premier temps,  derrière la démarche structuraliste qui vise à apprécier l’écriture pour elle-même, le récit, pour l’émotion ressentie. Et ce fut le cas

Une chance de l’avoir lu avant la tempête médiatique

Dans un second temps, je milite bien évidemment pour la loyauté du contrat entre écrivain, lecteurs et … prescripteurs littéraires.

Et reviens au propos du roman

Quand il voit son quartier de Carrefour Feuilles mis à sac par la violence meurtrière, Jonas n’a d’autre choix que de remplir un maigre… sac (qui prendra à terme le label « Carrefour » ) et de fuir Haïti, pour sauver sa peau.

« Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse. »

S’entame alors un périple long, périlleux, incroyablement dur, humiliant, véritablement infernal. Un périple qui le transforme, fait de lui un autre homme

« Parce que vivre, c’est ça parfois : choisir le bourreau le moins cruel. »

Accompagné de ses souvenirs, de carnets où il consigne ses pensées, d’un recueil de René Depestre – poète  franco haïtien centenaire – quelques aléatoires compagnons d’infortune et de misère, Jonas accède au statut de migrant, à la compréhension « qu’il n’y aura plus jamais de retour » .

Et le lecteur de l’accompagner à son tour, à travers les frontières hostiles des République dominicaine, Brésil, Darién, Costa Rica, Mexique, … les boulots de misère, désillusions, angoisse du néant et un récit peuplé d’images fortes, de métaphores éloquentes, témoins de réalités infâmantes.

Mais – et c’est la grande force du livre – Jonas conserve fraîcheur d’observation capacité de réfléchir, exprimer, rire, sociabiliser, au sein d’une « comédie du monde » qui le mène in fine et après bien des affres et interminables attentes administratives, au Canada,  dont il obtient reconnaissance,  protection officielle, permis de travail, langue et résidence à Montréal (Québec)

« C’est ça qui m’a reconstruit. Pas les ONG. Les petits gestes. Les regards qui te disent : « Tu n’es pas seul. Je ne connais pas ton nom, mais je te vois. »

Un roman d’apprentissage qui construit le lecteur, le fait mûrir, dans les pas et la dignité de son protagoniste, sorte de collectif d’une humanité en errance et espérance.

« Parce que c’est ça, le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi. Chaque étape t’enlève quelque chose. Une chemise. Une photo. Un numéro. Une habitude. Une illusion. Et ce qui reste au bout du compte–ce qui tient dans ce sac–, c’est toi. Mis à nu. Replié. Ramené à l’essentiel. »

Une lecture qui chavire.

Apolline Elter

C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien, roman, Ed. Grasset ( O Nora), août 2026, 272 pp- Ed. Audiolib, août 2026 – texte intégral lu par Jean-Michel Vaubien- durée d’écoute 6 h 35 min.

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