« Mon grand-père est un spécialiste du trompe-l’oreille. Plus l’information qu’il délivre est grave, plus sa voix se fait douce, son intonation quotidienne. »
« Stupeurs et chuchotements », tel pourrait être le titre, certes un peu excessif, du deuxième roman de l’écrivaine franco-russe, sorte de réplique à sa découverte de la France, en sa prime enfance, merveilleusement contée dans « Tenir sa langue » (Ed. de L’Olivier, 2022- chronique sur votre site préféré)
Devenue jeune adulte, la narratrice retourne en Russie, auprès son grand-père, après avoir été admise à l’Ecole de Théâtre National.
Les premiers moments d’enthousiasme passés, elle réalise les innombrables tabous qui cadenassent encore l’expression des personnes qu’elle côtoie, son grand-père, en premier lieu:
« Aussitôt, la main de mon grand-père remonte vers sa bouche. C’est le signal. Ne pas parler à côté de la porte d’entrée. (…) Ou alors à voix basse. «
Et d’observer:
« Comme si à ce jour ces mots nous mettaient en danger de mort et qu’il fallait s’en défendre à tout prix. «
Elle réalise également la tyrannie opérée par les « Maîtres » qui règnent sur chacune des années de l’Ecole du Théâtre national.
De là à se rebeller, en bonne Française éduquée, il n’y a qu’un pas, qu’elle franchit sobrement, pacifiquement, par manifestations d’étonnements et surtout par l’initiative d’une vaste enquête: découvrir la vérité de la disparition, en 1938, d’Ivan Rebizov , son arrière-arrière- grand-père, ou plus simplement dit, le grand-père du sien.
Un sujet aussi douloureux que frappé d’omerta.
« Mon grand-père a appris l’importance de ne pas remettre en cause à voix haute, ne pas se distinguer du groupe, ne pas critiquer les autorités. Quand il avait mon âge, émettre la moindre réserve sur le pouvoir en place voulait dire risquer sa vie. Un mot de trop et quelqu’un vous dénonce. Alors pour protéger ses enfants, il leur a dit à son tour Fais attention. Ne te fais pas remarquer. Sois comme les autres. »
Taxé d’ennemi du régime soviétique, Ivan Rebizov est arrêté, condamné, envoyé en camps de travail forcé, ces fameux Goulags concentrationnaires, mis au point par l’Administration stalinienne … et sera réhabilité bien après son décès.
La narratrice opère alors, des années durant, un vrai parcours de combattante, parmi les Archives et sites éparpillés dans la vaste Russie, pour retrouver les dernières traces de vie de son aïeul, les circonstances et la date de sa mort.
Une façon salutation de rompre la transmission transgénérationnelle de la peur, du refoulement de l’expression
« La peur se transmet de génération en génération , dit Véra. C’est le résultat du silence et de l’absence de condamnation des coupables. Dans notre pays, il est devenu difficile de ressentir la douleur, le chagrin, la perte de ceux qui ont péri pendant les répressions et les guerres. Ces émotions ont été remplacées. On leur a substitué l’emphase et la fierté de la victoire. Pourtant, pour vivre, nous avons besoin de ces émotions et de cette mémoire »
Apolline Elter
A voix haute, Polina Panassenko, roman, Ed. de l’Olivier, août 2026, 264 pp

