Qui ne se souvient du mariage d’Edward Rochester avec Jane Eyre, interrompu en pleine cérémonie par l’arrivée de l’émissaire de Richard Mason et sa révélation fracassante: Edward est déjà marié, avec Bertha, soeur de Richard, laquelle, taxée de « folle furieuse » croupit dans un grenier depuis dix ans.
La cérémonie est donc annulée
Je vous parle d’une lecture d’adolescence – Jane Eyre de Charlotte Brontë paru en 1847 et j’en frémis encore. D’autant que Rochester faisait figure de victime, qui suscitait ma juvénile empathie.
Lilia Hassaine nous propose une autre grille de lecture et elle est passionnante.
Si l’on peut admettre que la séquestration de dix années dans un grenier sous la vigilance démente de Grace, la privation de Pierre, son enfant chéri, nuit à la bonne santé mentale, on va revisiter, sous la plume de la prisonnière, les étapes qui l’ont menée à cette horrible issue:
« Je cherche à retracer la route qui m’a menée jusqu’icî. «
Une route qui part de Jamaïque en 1831 et de la période troublée des émeutes esclaves.
Antoinette Cosway vient d’être quittée par son fiancé Samuel et s’éprend de l’énigmatique Edward Fairfax Rochester qui l’épouse.
« ´Sachez que j’aime à posséder ce que d’autres convoitent »
.Le jeune couple s’établit bientôt à Thornfield House ( Yorkshire), manoir qui va permettre à Edward de déployer une perversion inouïe sur le chef d’Antoinette, rebaptisée « Bertha » par souci de convenances.
Etrange, envoûtante, oppressante, la demeure évoque le « Manderley » de Rebecca (Daphné du Maurier). Et Tatiana de Rosnay, spécialiste de l’auteure, de nous confirmer que Daphné du Maurier était une fervente lectrice des soeurs Brontë.
L’étau se resserre autour de la jeune Créole et d’un récit nourri d’une plume élégante – victorienne à souhait – de sentences bien assenées, d’images et de fragrances éloquentes.
Un prisme nouveau et d’une efficacité redoutable
Un GROS coup de coeur de lecture
Apolline Elter
Je, Lilia Hassaine, roman, Ed. Gallimard, août 2026, 256 pp – Ed. Ecoutez Lire – texte intégral lu par Lola Naymark, durée d’écoute 6 h 22 min

