Mots de passe

10 septembre 2026

C’est à un braquage sémantique que nous convie Laurent Nunez, à savoir, « [voler] aux autres langues ce que la nôtre refuse de nommer » 

Loin d’être un abhlóir (irl)- un génie incompris – le Robin des Bois linguistique nous offre un butin de treize pépites, idiomes piochés dans une large palette de langues,  irlandais, islandais,  anglais, allemand, italien, norvégien yiddish , macédonien, hawaïen… et  même kiilivila (Papouasie-Nouvelle-Guinée) dont le « mokita » plein de tact,  évite de prononcer une vérité dont l’évidence a quelque chose de blessant. Un cousin à la mode de Bretagne de notre pieux mensonge.

Une motion perso pour le « kutzwager » néerlandais qui désigne la solidarité fortuite d’amants ayant partagé le lit d’une même femme. Tels Arthur Miller et Yves Montand kutzwagers par l’embrassade de Marilyn Monroe.

Les exemples sont légion dont l’auteur nous dresse  une charmante et instructive liste.

Réjouissons-nous que lesdits amants n’usent de Neidbau (alld), construction vengeresse (et donc mesquine NDLR) dictée par la jalousie

Et remercions Laurent Nunez d’enrichir notre coffre-fort linguistique de ces mots dont les concepts nous brûlaient une langue, stérilisée de ne pouvoir les exprimer que de périphrases maladroites.

Quand ils ne nous décapaient le cuir chevelu, porteur de vérités enfouies (concept hawaïen du Pana po’o)

Une gratitude qui nous invite à suggérer- pour une prochaine édition –  les notions de hygge (danois – prononcer hugge),  sorte de gemütlichkeit si chère à Louise de Vilmorin.

C’est ce que vous sentirez en parcourant l’essai, confortés des nombreuses réflexions et références littéraires, épistolaires – merci! – qui soutiennent le propos.

En adhérant pleinement à  cette sorte de petchalba (Macédoine) qui consiste à quitter notre chère langue française pour y mieux revenir

Parcourir les autres langues,  ses idiomes, ses tchotchke, (yiddish – prononcer tchot-chki et découvrir ses objets dont la valeur affective l’emporte sur la vénale) c’est mieux connaître notre humanité, c’est sortir de nos barreaux pour s’ouvrir à  d’autres grilles.

D’autant que l’auteur nous communique chaque fois le prononcé exact des mots. C’est cadeau.

Et qu’il s’acquitte de ses polis larcins en révélant treize expressions exclusives au français, telles crapoter, juilletistes et aoûtiens, entarter (c’est bof) Râler et Ras-le-Bol (ce l’est aussi) sans oublier l’irrésistible panache

C’est élégant.

Apolline Elter

Mots de passe, Laurent Nunez, essai, Ed. Rivages, septembre 2026, 176 pp

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