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le fabuleux piano

29 août 2026

« Quatre-vingts ans après, la famille, Enoch, propriétaire du Érard n° 68037, cherche encore. »

Les exactions nazies ne se sont pas cantonnées aux humains, ni même aux monuments et oeuvres picturales répertoriées par Rose Valland (1898-1980 – voir la merveilleuse biographie que lui consacre Jennifer Lesieur, Rose Valland, l’espionne à l’œuvre,  essai, Ed. Robert Laffont, mai 2023 et sa chronique sur votre site préféré)  elles ont visé massivement les instruments de musique, partitions et trésors  rassemblés et choyés par des familles juives de haute tradition.

Ainsi la famille Enoch, sous l’impulsion de Carl et de son entreprise Enoch, Père & Fils, impose-t-elle à Paris, ses éditions, partitions et salons de musique qui supplantent les salons littéraires.

« Juifs assimilés », les descendants de Carl, Daniel et son épouse Anna, Robert, leur fils, paient de leur vie,  au mitan de la Seconde Guerre, cette assimilation de surface; seul Jacques, leur fils aîné, échappe au massacre familial.

Jacques, né avec le siècle, grandit en héritier. Il a la morgue, l’insouciance de la jeunesse des beaux quartiers. »

Entrée en possession  des carnets de Jacques, Sonia Devillers va décrypter, consignées chaque jour, les étapes « d’un monde qui chavire »,  apprivoisée d’une progressive sympathie pour sa sensibilité masquée sous un cynisme de façade. Reprenant le flambeau éteint de l’entreprise Enoch, Jacques éditera notamment le « hit mondial » que constituent, en 1955,  les  célèbres « Feuilles mortes », ces Autums Leaves, évoluées sur un texte initial de Jacques Prévert, et air composé en 1945 par Joseph Kosma.

Revenons à la Guerre et ses glaçantes préoccupations

« En Allemagne, un homme place la musique au cœur du nouveau projet politique. Il s’appelle Alfred Rosenberg. »

« Alfred Rosenberg et Joseph Goebbels se vouent une haine glaciale, mais poursuivent le même objectif : éradiquer les juifs, les francs-maçons et tous les opposants au régime nazi du paysage musical allemand »

Le musicologue allemand, farouchement antisémite, Herbert Gerigk (1905-1996)  devient le précieux allié de Rosenberg  et de son commando, dans son entreprise de spoliation radicale.

Le récit de la journaliste repose sur un travail heuristique d’envergure, une restitution minutieuse de tous les éléments instruisant son enquête, la traçabilité du piano rare Erard confisqué à la famille Enoch.

Ce faisant, il entre en singulière résonance avec sa propre histoire familiale, celle de ses grands-parents maternels, roumains et juifs, et du piano arraché à sa grand-mère, Gabriela Soccor.

« C’est anecdotique, mais troublant. Si j’ai voulu raconter l’histoire de la famille Enoch, c’est en partie pour ne pas écrire à nouveau sur la mienne. »

Un récit stupéfiant, poignant qui en ajoute à l’horreur de l’extermination nazie et nous amène à la question existentielle et essentielle

« Être privé d’art, n’est-ce pas être privé d’humanité ? »

Apolline Elter

Le fabuleux piano, Sonia Devillers, essai, Ed. Robert Laffont, août 2026, 288 pp

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