/

L’adolescence du perroquet. L’envol de la rentrée littéraire

19 août 2026

« Peu avant le confinement, je rencontrai Jo »

La phrase est simple, précise, limpide, fluide et destinale, signature nothombienne à tout crin.

Orphelin à 17 ans, suite au décès de ses parents dans l’incendie de leur salle de sports, Alban, le narrateur, mène une vie rendue aisée par le fruit de son héritage.  Une vie nourrie d’une solitude relativement assumée et de passion pour le musée du Louvre.

L’adoption clandestine, irréfléchie,  de Jo,  un gris du Gabon nouveau-né, « oisillon déplumé avec un bec plus grand que lui », va impacter radicalement son destin. Le perroquet appartient à une espèce protégée, interdite à la vente, à la propriété.

Supérieurement intelligent, insiste Amélie Nothomb au micro de Pascal Schouwey – Je vous conseille de visionner via Youtube l’excellent et complice entretien mené le 18 juin dernier : https://www.youtube.com/watch?v=GmP-quU_1Ac – le gris de Gabon a une tendance innée à la dépression; il ne supporte pas la solitude : impensable de le laisser seul au-delà de 36 heures,  voire 48,  une fois qu’il a atteint l’âge de cinq ans. Ajouté à cela que son identité sexuelle ne s’affirme qu’à l’âge de quinze ans, on peut comprendre l’inconfort généré par pareille ambiguïté.

Vous soupçonnez, partant, que la cohabitation d’Alban et Jo sera tout bonnement tragique; elle s’amorce pourtant sur de bonnes bases, celles qui confortent le narrateur dans son rôle de protecteur:

« Les premières nuits furent exquises. La présence de l’oiseau sous mon toit m’emplissait  d’un sentiment d’agréable étrangeté. Je dormais comme une souche. Le rôle de protecteur m’exaltait. Je n’excluais pas d’être aussi protégé : le règne aviaire, dont j’ignorais tout, semblait tutélaire. »

De règne, il est question et même de tyrannie

Confinement aidant, adolescence se pointant – dès la première année dans le chef du volatile – Jo va se muer en tyran domestique, saccageant de son bec effets et… invités… isolant drastiquement son parent d’adoption.

« J’aimais Jo. Je l’aimais d’un amour profond, irrémédiable. Il était trop tard. Ma situation évoquait celle de ces mères dont le grand fils démolit les armoires à coups de poing et qui s’estiment heureuses quand il ne les frappe pas elles. Et encore, moi, je pouvais le mettre en cage quand je voulais.

Cela devenait d’ailleurs de plus en plus difficile. Parfois, l’attraper relevait du rodéo aérien. »

Il affirme peu à peu sa supériorité, d’un regard latéral évolutif et glaçant,  humilie à l’envi son bienfaiteur, l’isole et…lui pourrit la vie.

Le rapport d’hôtes s’exprime ici dans toute son ambiguïté linguistique, nous invitant à des questions existentielles sur l’amour inconditionnel, la vérité de l’âme, celle du langage et des thèmes récurrents dans l’oeuvre de notre compatriote.

Ainsi se construit, au fil des livres et de révélations de plus en plus intimes, une logique nothombienne à tout crin, elle aussi : celle de l’équivocité du regard.

Un roman qui se lit, se féconde, de nombreux niveaux d’interprétation.

Apolline Elter

L’adolescence du perroquet, Amélie Nothomb, roman, Ed. Albin Michel, août 2026, 160 pp

Vous pourriez aussi aimer

Laisser un commentaire