L’insouciance

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S’il est un titre qui ne laisse présager le contenu, c’est bien celui du dixième roman de Karine Tuil.

Faut-il comprendre que l’insouciance, cette « forme de légèreté », ce produit de l’enfance, se désintègre sitôt que l’identité est mise à mal?

Puissante, forte et dense, malgré ses 528 pages, cette fiction si réaliste, si réelle évoque, à travers le destin des trois protagonistes, Romain Roller, François Vély et  Osman Diboula, trois hommes que tout sépare – âge, race, milieu social et religion –  l’effroyable perte des repères identitaires.

 Revenu de  « l’enfer afghan » – le mot est faible tant est dantesque la description de la barbarie qui régit le conflit afghan, Romain Roller ne parvient pas à réintégrer sa vie de famille, les retrouvailles avec Agnès, son épouse et leur tout jeune Tommy.  A la culpabilité d’avoir laissé périr ses hommes, ses amis s’ajoute une paranoïa du danger imminent, des angoisses qui le mènent, un temps à un internement psychiatrique. Seule pourrait le sauver, la liaison passionnelle qu’il entreprend  avec Marion Decker, une journaliste, écrivain, lors du séjour de décompression organisé pour les combattants dans un hôtel étoile de Chypre.

 De son côté Marion Decker a saisi d’une même attraction fatale François Vély,  puissant homme d’affaires, cynique, arrogant, imbu de  son éducation, sa toute-puissance et d’une fortune colossale.  Une passion qui va provoquer le suicide, par défenestration, de son épouse, l’éclatement de sa famille et, bientôt, de tout son édifice de vie.

 « Il était né comme ça, éduqué dans le camp des privilégiés, un camp où l’échec n’était pas une option possible. Ce qui avait longtemps déjoué les codes sociaux’, c’était la prégnance du désir; sans ce magnétisme érotique, il ne l’aurait même pas regardée, allons, une fille issue d’un  milieu simple,  une fille qui n’était pas formatée comme lui, qui n’avait pas fréquenté les mêmes écoles, foulé les mêmes impasses préservées, une de celles qui exhibaient une franchise décomplexée, l’impulsivité des gens que l’éducation n’a pas corsetés, (…)

 Quant à Osman,  emblème de l’intégration raciale réussie au sein de l’Elysée, il va connaître le déchantement  de la subite perte des faveurs présidentielles, le désert socio-professionnel et conjugal corollaire.

 Analyse socio-politique corrosive, le roman décrit, avec une rare acuité – on peut compter sur Karine Tuil – les méfaits de la vassalité, version XXIe siècle, dans la sphère de la vie privée, de l’âme, de  l’identité .

 Un roman fort. Très fort.

 Apolline Elter

 L’insouciance, Karine Tuil, roman, Ed. Gallimard, août 2016, 528 pp

 Billet de faveur

AE : Au premier plan de la fiction trois personnages, Romain, François et Osman voient leurs couples exploser et leurs repères identitaires se briser. Se dégage peu à  peu  un être empreint d’humanité, de bienveillance et de sagesse : Paul Vély, le père de François. Il a pourtant lui aussi connu l’enfer, celui de l’univers concentrationnaire :

Karine Tuil : Paul vely incarne la figure du « sage », il a de l’expérience, une certaine distance critique. C’est un ancien résistant, un juif qui a échoué à se réinventer. Il n’y a chez lui, aucun ressentiment, il a cette confiance et cette constance qui lui permettent d’affronter les épreuves de la vie. Sans doute l’un de mes personnages préférés car il a une densité psychologique et un destin romanesque particuliers….