« Je suis à la fois une «< extrême beauté » et celle qui doit apaiser la douleur des vies perdues. Je dois revêtir la peau des mortes, Istenne, Maya, tout en restant « ma belle ». Dans l’ambivalence de son regard, je me sens osciller entre fille, mère et un soupçon d’amante. »
Née en 1992 et fille d’Igor Bogdanoff (1949-2002), Anna Ostasenko Bogdanoff s’invite, nous invite, au coeur du mystère de son père, du célèbre duo formé avec son jumeau Grischka et d’une généalogie complexe et invasive.
Décédé le 3 janvier 2022, quelques jours après Grischka, d’une même contraction du Covid, Igor emporte avec lui légende, frustrations et affabulations; il reste à Anna son ordinateur portable, en libre accès et une manne de lettres familiales qui permettront à cette dernière de reconstituer la genèse du couple gémellaire fascinant, controversé, hautement médiatisé des frères Bogdanoff.
En vedette, si l’on peut dire, Istenne, as Bertha Kolowrat-Krakowská (1890–1982), la grand-mère maternelle, par qui le scandale familial est arrivé.
Mariée en 1909 au comte austro-hongrois Hieronymus von Colloredo-Mannsfeld (1870–1942) et mère de quatre fils, la comtesse s’éprend de Roland Hayes, ténor afro-américain et met au monde Maya, en 1926, consacrant ainsi ses divorce comtal, ambiguïté raciale et exil en France au château de Saint-Lary, dans le Gers.
En 1948 Maya épouse Youri as Youra Ostasenko-Bogdanoff, émigré juif et met au monde, l’année suivante, les premiers de ses six enfants, les jumeaux Bogdanoff.
Elevés dans la fusion assez toxique, « homosensuelle » de leur gémellité et de l’emprise grand-maternelle – Istenne vole ses aînés à sa fille- les » Putzlos » , à savoir les souillons- sont marqués au fer blanc et magique de son excentricité et d’un lourd secret découvert par Anna dans l’audition de cassettes.
Avec honnêteté, douloureuse clairvoyance et une vraie tendresse pour ce père dont elle devient dès 2020, lors de la vente de la « Petite maison », la référente maternelle, la trentenaire tente de reconstituer le puzzle, le « vortex » de ses propres gènes, malgré des pans à jamais résolus, telle celui de la transformation radicale des visages des jumeaux.
» je suis happée par le vortex Bogdanoff, et dans ce tourbillon mon besoin d’écrire rejoint celui de mon père : la fiction, pour oublier la douleur. »
Ce faisant, elle restitue Maya dans sa vocation maternelle, cette maternité niée par sa propre mère:
« Cette empreinte maternelle du berceau, celle que je cherchais, existe bien. Chez Maya, un amour viscéral pour ses enfants, pour cette chair expulsée de la sienne »
« Tombé malade » le 8 décembre 2021, Igor Bogdanoff est emmené à l’hôpital, une semaine après, constamment veillé par sa fille: il s’y éteint le 3 janvier, quelques jours après Grischka, dont il partage les funérailles, la sépulture familiale.
Une investigation courageuse qui restitue à Igor Bogdanoff une part de sa vraie humanité
Une lecture recommandée
Apolline Elter
Rappelle moi, ma belle, Anna Ostasenko Bogdanoff, récit, Ed. JC Lattès, août 2026, 382 pp

