» (….) un jour j’écrirai pour être aimée et reconnue, pour ne plus m’ennuyer, ne plus être humiliée, pour combler le fond du jardin. »
C’est au Maroc et, plus précisément à Mohammedia, que s’ancre la vocation d’écriture d’Emmanuelle de Boysson.
Terre de sa tendre enfance – elle y vit, âgée de six à treize ans, avec ses parents et une fratrie nombreuse, deux frères, deux soeurs, dont elle est l’aînée – le Maroc s’est récemment rappelé à elle et à l’urgence de consigner ses souvenirs. Une série de fragrances jaillissent de sa mémoire, véritables madeleines olfactives.
« Comme aujourd’hui, alors que j’écris ce livre à l’affût des sensations perdues, de ce qui surgit du passé, surtout lorsque je ne m’y attends pas. Il m’a suffi d’ouvrir le flacon de fleur d’oranger que mon amie Myriam m’a rapporté du Maroc, de passer sur mon visage une lingette imbibée de cette eau rafraîchissante pour qu’une senteur de pâtisserie fruitée, un peu écœurante, m’étourdisse. »
D’un récit au présent – encore plus percutant – de son regard d’enfant, frais, si touchant, l’auteure convoque Blanche, sa mère, trop raide, trop réservée dans l’expression de son amour, la lignée de femmes dont elle est issue, l’impact, les dégâts occasionnés mais aussi la force qu’elles lui ont peut-être donnée. En cela le texte devient roman initiatique, de passage vers l’adolescence, les premiers émois amoureux, roman de transmission, aussi.
« Louise, Lucie, Madeleine, Catherine, ma mère : j’ai l’intuition que ce qui cloche en moi, mes blessures, ont à voir avec cette lignée, avec ce qui s’est transmis, le manque d’amour, la fêlure. En apparence, on pourrait croire que ces femmes ont pris soin les unes des autres. On pourrait les emboîter, poupées russes. Pourtant, dans leur regard, un nuage passe, un chagrin qui vient de loin, dont je voudrais connaître l’origine. »
Un chagrin larvé, porté par des générations qui pourrait bien avoir suscité l’infarctus qui a failli être fatal à Emmanuel de Boysson, le 7 février 2022 ( Un coup au coeur, Calmann-Levy, janvier 2024 – chronique sur votre site préféré).
Mais un chagrin qu’elle peut dépasser, voire sublimer. Dont elle peut s’affranchir. Par l’écriture, la générosité et la reconnaissance. Et avec l’aide délurée, transgressive de sa cousine Camille.
« Le rôle des écrivains n’est-il pas de combler les blancs ? L’intuition peut nous permettre de lire les signes invisibles de la transmission, à l’origine des failles. »
Un récit « fragrancé », coloré, lumineux, pétri d’attachement au Maroc, de tendresse et donc de bienfaisance.
Terrain qui permettra enfin de coucher sur papier l' »épisode [traumatisant] des jardins de la Merzouga. »
C’est cela aussi la catharsis de l’écrit.
Apolline Elter
Tendre Maroc, Emmanuelle de Boysson, roman, Ed. Calmann-Levy, mars 2026, 200 pp
Billet de faveur
AE : Le récit porte une grande attention à l’odorat. C’est par ce sens que vos souvenirs vous reviennent ? C’est très proustien, cela :
Emmanuelle de Boysson : Oui, comme chez Proust, mon compagnon et mon maître, je suis très sensible aux senteurs. Elles ont le pouvoir de nous relier, en une inspiration, à un instant de notre passé, de nous permettre de remonter le temps, de façon magique. Le parfum de Schiaparelli de ma grand-mère fait revivre son univers. Un brin de mimosa, l’odeur de fleurs d’oranger et me revoilà dans le jardin de Mohammedia. Les effluves de cuir, de cumin, d’olives me transportent dans les souks…
AE : Blanche, votre maman, est une femme qui fait passer le devoir avant le plaisir. Vous vous rebellerez doucement contre ses mantras et à la fois, vous la comprenez désormais mieux : ce récit vous a-t-il permis un rapprochement spirituel avec feue votre maman ?
Emmanuelle de Boysson : Tout à fait. Paradoxalement, ce qui m’a permis de me rapprocher de ma mère au-delà du temps a été d’en faire un personnage, de m’inspirer d’elle et de mon enfance pour créer un roman, des scènes. Cette recréation, cette distance de l’écriture, m’ont aidée à voir Blanche avec ses failles, son passé, mais aussi sa générosité, son attention à l’autre, sa délicatesse. J’ai compris qu’elle nous aimait, à sa façon.
AE : une amitié – virtuelle – primordiale, durant ces années-là est celle d’Anne Frank, dont vous avez découvert le célèbre Journal . Que vous a-t-elle enseigné ?
Emmanuelle de Boysson : Son Journal a été une révélation. Il m’a bouleversée par son authenticité et sa profondeur. Anne Frank a suscité en moi le désir d’écrire vrai, de me livrer, de m’émanciper, de dépasser les épreuves, de devenir moi-même, un long chemin vers la publication d’un premier livre. Grâce à Anne-Frank, j’avais enfin une amie à qui me confier, avant de continuer à le faire sur le papier, jusqu’à aujourd’hui.
AE : Votre grave accident cardiaque de 2022 a révélé l’urgence de consigner ces années de votre vie. De les interpréter sous un angle nouveau ? différent ?
Emmanuelle de Boysson : C’est vrai. J’ai cessé de respirer pendant trente minutes. Si mon compagnon ne m’avait pas sauvée par un massage cardiaque, je serais morte. Je connais la valeur de la vie et du temps. En même temps, après cette épreuve, je me sentais plus vulnérable et j’ai eu besoin de me ressourcer dans ce paradis perdu de l’enfance. D’y retrouver la joie à laquelle j’ai goûtée lors de mon aller-retour dans l’au-delà !

