/

La vie entière

28 février 2026

« Et ne vivons-nous pas chaque jour une vie entière » Etty Hillesum

L’exergue de ce  bienfait de lecture n’est pas anodine, elle convoque la figure de la célèbre résistante judéo-hollandaise, Etty Hillesum (1914-1943) et cette idée de liberté mentale, de foi en l’humanité, consignées en son journal intime « Une vie bouleversée ». Et ce, malgré les exactions nazies vécues dans les camps de déportation de Westerbock et d’Auschwitz où elle décède le 30 novembre 1943.

De la guerre 40-45, il est question ici puisque Claire, la narratrice, résistante de 19 ans, attend la venue, à cinq heures précises, de Blanche, son correspondant, dont elle s’est éprise.

Elle doit transcrire, sur sa machine à écrire, les informations qu’il lui dictera. 

C’est une machine à écrire Royal avec quarante-neuf touches. Elle fait cette nuit sous mes doigts un bruit de machine à coudre, ou de mitrailleuse bien graissée. Je sais pourtant qu’il ne faut rien écrire. Ne laisser aucune trace derrière moi. Quitter l’appartement. Disparaître s’il ne vient pas. C’est la règle. Mais je reste là, je déchiffre les bruits de la rue tout en bas. S’il a été pris, pourquoi m’enfuir? Que me resterait-il? Je l’attends. Qu’ont-ils fait de lui? J’écris la vie que nous n’aurons pas. »

Tout est dit. Tout reste à écrire. Et c’est là que la beauté intervient, tout droit jaillie de la plume de l’écrivain.

 » Quelques minutes étaient passées après cinq heures. Je regardais courir les aiguilles de l’horloge comme si c’étaient elles qui ne l’avaient pas attendu » 

Claire ne peut se résoudre à partir, malgré les consignes strictes qui intiment de quitter les lieux après trente minutes maximum de retard. Le risque est majeur pour elle, pour le réseau:

« Ils ont interrogé Cassegrain cinq jours rue Lauriston. Sa soeur a pu le voir après. Elle l’a reconnu à ses chaussures »  

Grande tension dramatique dans ce court texte et cette nuit que Claire va occuper à se créer des « souvenirs d’avance »:

« Je dévale cette vie entière, cette pelote serrée de laine rose. La nuit avance. Je n’ai plus le temps. »

Une lecture hautement recommandée.

Un coup de coeur majeur de cette rentrée de janvier.

Apolline Elter

La vie entière, Timothée de Fombelle, roman, Ed. Gallimard, janvier 2026, 80 pp

Vous pourriez aussi aimer

Laisser un commentaire