La lecture de « Celui qui part » avait fait forte impression, nous avait touchée à coeur, à vif. Caroline Lunoir a accepté de prolonger la lecture d’un puissant billet de faveur. Qu’elle en soit ardemment remerciée.
Il fait suite à la chronique parue le 31 janvier sur le site, ci-dessous reproduite:
« Elle n’avait jamais imaginé alors, après tant d’années de paix, quand la guerre ne hantait plus que les souvenirs émus, à moitié tus, de grands-pères centenaires, que son fils, l’unique enfant qu’elle élèverait, lui serait pris par l’armée. Comme un dû, comme si la France lui rappelait d’un coup qu’elle avait droit de moisson sur toutes les graines poussées sur son territoire. »
Nous sommes en 2033: la France est régie par l’Extrême droite et entrée dans un état de guerre dont le front est encore contenu à l’Est de l’Europe.
Bigre.
Parce que Nathan Durieux, fils unique de Marie et Nicolas, est sous le coup d’une condamnation pour méfaits mineurs, il est appelé à participer à la guerre en application de la « Loi Baron » et des sanctions contre les délinquants.
Une discrimination jugée inacceptable pour ses parents, qui engagent une avocate amie pour plaider son abstention. Ils tentent, partant, de réunir la somme astronomique requise pour financer d’une autre manière l’effort de la guerre.
— Pour une sanction que vos pairs ont souverainement estimée à un an, vous prononcez désormais une peine pouvant aller jusqu’à la mort !
Portée par un récit au présent, sobre, factuel, introspectif, terriblement crédible au regard de la situation actuelle, cette « politique-fiction » est glaçante, des plus percutante.
On ne sort pas indemne de ce genre de lecture.
Et c’est le but des opérations.
Apolline Elter
Billet de faveur
AE : En publiant ce roman d’anticipation, vous touchez à vif, notre angoisse de mères, très peu disposées à envoyer nos fils sur le front
Caroline Lunoir : Voilà exactement l’angoisse que je voulais écrire et peut-être exorciser.
Ce texte me hante depuis longtemps. Il m’a été inspiré par une chronique judiciaire du temps des guerres napoléoniennes et de la levée en masse des hommes pour incorporer l’armée.
Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, imaginer la possibilité d’une guerre sur le sol européen et la conscription de civils pour combattre sur le front ne m’a plus paru constituer un dispositif de récit artificiel.
Être la mère de deux jeunes garçons qui jouent sans cesse à la guerre malgré ma détestation des armes a sans doute aussi été un élément déclencheur.
Alors, j’ai voulu raconter, à hauteur d’une famille comptant un fils unique, le choc que constitue l’ordre fait à un être cher de partir combattre, l’effroi de ce devoir imposé à un père, un fils, un amour, de tuer et de mourir pour la patrie, comme on paie un impôt.
Le plus troublant est qu’au fur et à mesure de mon écriture, les crispations internationales, la menace de plus en plus latente de conflit sont venus brouiller les frontières entre anticipation et réalité.
Ainsi, en décembre dernier, le chef de l’état-major des armées françaises a provoqué l’émoi en affirmant que le pays devait se préparer à « accepter de perdre ses enfants ».
Or, c’est directement l’enjeu auquel sont confrontés les parents de mon roman : faut-il accepter de perdre ses enfants ?

