Paris – Automne 1941- Cécile Perec, mère de Georges, envoie son bambin de cinq ans, en zone libre.
« Cécile regarde partir le convoi de la Croix-Rouge, sans savoir les effets de l’absence d’une mère sur son enfant. Elle le sauve sans savoir qu’elle le sauve, meurt sans savoir qu’elle va mourir ni qu’elle emporte, malgré elle, une part de lui dans les ténèbres. »
Arrêtée le 17 janvier 1943, à Paris, Cécile est internée à Drancy avant d’être déportée vers Auschwitz, le 11 février suivant, dernier jour acté de sa vie et, partant, de sa mort.
Orphelin de père, l’enfant ne se remettra jamais de cet abandon, toute son œuvre en est empreinte.
« Dans une lettre conservée parmi ses archives, Perec écrivait : « Je n’ai pas de souvenirs d’elle, mais j’écris pour que quelque chose d’elle demeure. »
Tel est le coeur battant de ce roman beau, subtil et poignant, qui cerne, au plus, près le sacrifice consenti par Cécile et ses répercussions sur l’ « homme délicieux » que fut Georges Perec (1936-1982) écrivain riche d’une culture abyssale et d’une créativité à tout crin. Créativité qui lui vaudra de rejoindre, en 1967, les membres de l’Oulipo et de souscrire aux directives d’écriture sous contrainte. Il publie notamment La Disparition en 1969 en excluant la lettre « e » de tout le texte et, en 1972, Les Revenentes, qui ne compte de voyelle que le « e ». Prouesses qualifiées de lipogrammes et de monovocalismes
Maman elle-même d’un garçon de cinq ans, lorsqu’elle écrit ce roman, Olivia Elkaim est saisie d’empathie envers Cécile et Georges, (con)fondant, par moments, sa propre histoire, celle de sa lignée, judéo-algérienne et le besoin existentiel d’écriture qu’il en résulte.
« Cécile m’obsède. Je la traque dans chacun des livres de son fils. »
« Mes émotions se superposent à celles de Cécile, ma vérité de femme à la sienne, »
Pour instruire son propos, elle rencontre le « gang de jeunes vieux messieurs », Jacques Lederer, Marcel Benabou, Claude Bugelin, Robert Bober qui formait la joyeuse garde amicale de Georges Perec:
« On se marrait comme des fous, vraiment, on crevait de rire.»
Un récit d’hommage – « combl[é] de romanesque là où n’y a que du vide » qui donne l’envie irrépressible de mieux connaître le célèbre écrivain.
Apolline Elter
La disparition des choses, Olivia Elkaim, roman, Ed. Stock, janvier 2026, 272 pp – Ed. Audiolib, février 2026, texte intégral lu par Françoise Gillard, durée d’écoute 4h33 min.
Billet de ferveur
AE : Qu’est-ce qui vous a menée, Olivia Elkaim, sur la voie de Georges Perec ? Sont-ce vos études littéraires ?
Olivia Elkaim : quelques semaines après le massacre du 7 octobre en Israël, qui m’a plongée dans une grande angoisse existentielle, je me suis mise à ranger ma bibliothèque et W ou le souvenir d’enfance m’est tombé sur la tête. Je l’ai relu, plusieurs phrases, plusieurs paragraphes m’ont frappée mais une phrase me choque à propos de sa mère : « elle revit son pays natal avant de mourir, elle mourut sans avoir compris.» Sans avoir compris quoi? Qu’y avait-il à comprendre ? J’ai le sentiment d’une injustice folle, que le fils manque la mère, y compris dans l’hommage qu’il pourrait lui rendre. Cela me met sur le chemin de l’écriture, l’envie de lui rendre grâce se fait pressante.
AE : Il y a un côté ludique et drôle même de l’écriture sous contrainte. Est-ce dans le chef de George Perec la politesse de sa désespérance ?
Olivia Elkaim : son envie d’écrire sous contrainte est ce qui crée son immense liberté, cela peut sembler paradoxal mais c’est un fait, tous ses livres sont traversés par cette liberté de création. J’aime beaucoup que son œuvre n’impose pas son désespoir mais rend un hommage très discret parfois invisible à ceux qui ont disparu, sa mère, une grande partie de sa famille. Puis, il rencontre l’Oulipo, contribue à ce mouvement littéraire qui doit beaucoup aux mathématiques, c’est toute une époque que je convoque dans ce roman. Moi-même je me suis amusée à écrire mon roman en 43 chapitres car le 43 est un nombre important dans son œuvre.
AE Avez-vous eu accès à sa correspondance – tout ou partie ? Est-elle aussi loufoque que son œuvre peut l’être par moment ?
Olivia Elkaim : J’ai beaucoup lu Perec, j’ai lu des thèses et des mémoires sur son œuvre, rencontré ses exégètes. L’association Georges Perec a été d’un grand secours, en me mettant sur la piste d’ouvrages de Bernard Magné. Une partie de sa correspondance est publiée. Je n’ai pas eu accès à des impubliés. Mais j’ai beaucoup appris sur sa vie, sur ce qui guidait sa création. Perec m’accompagne toujours aujourd’hui alors que j’ai terminé le roman il y a un an. J’engage à le lire, il est très contemporain.

